[PLAYERS] Howard Rheingold, professeur peer-to-peer

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Le 09 / 09 / 13 | Posté par la rédaction de SFR PLAYER
[PLAYERS] Howard Rheingold, professeur peer-to-peer

HOWARD RHEINGOLD EST DEPUIS PLUSIEURS DÉCENNIES L'UN DES AUTEURS LES PLUS BRILLANTS, LES PLUS PROGRESSISTES ET LES PLUS PROVOCATEURS DANS LE MONDE DE LA CULTURE DIGITALE. IL MET AUJOURD'HUI SON ÉNERGIE AU SERVICE D'UNE NOUVELLE CAUSE : ENSEIGNER AUX INTERNAUTES À APPRENDRE INTELLIGEMMENT ET COLLABORATIVEMENT, EN UTILISANT AU MIEUX LES OUTILS DU NUMÉRIQUE.

Si Howard Rheingold appartient à la génération des baby boomers plutôt qu’à celle des digital natives, sa carrière lui a permis d’observer pendant trente ans le développement et l’évolution d’Internet, nourrissant son approche unique de la technologie et de la société. Il a enseigné les médias sociaux à l’université de Californie à Berkeley, à l’université Stanford et sur Internet, sur Rheingold U, sa propre communauté d’apprentissage en ligne. Omniprésent sur Internet, il partage sur YouTube, dans ses podcasts vidéo, ses conversations Skype avec le fondateur de Wikipedia Jimmy Wales sur la collaboration, ou avec le philosophe Pierre Lévy sur l’intelligence collective. Son livre le plus récent, Net Smart (MIT Press, 2012), est un apport majeur au corpus de connaissances qui se construit aujourd’hui autour de l’éducation aux nouveaux médias. Avec Net Smart, Rheingold défend avec passion l’idée que nous devons tous acquérir ce qu’il considère comme un ensemble essentiel de compétences et de connaissances pour exploiter au mieux les ressources et les réseaux que nous offre chaque jour le Web. Nous sommes allés à San Francisco pour rencontrer Howard Rheingold. Nous y avons découvert sa maison, nichée au coeur d’un jardin verdoyant où il a installé un pupitre pour travailler au soleil. Son espace de vie et de travail est rempli de statues rapportées de ses voyages, de ses propres oeuvres d’art et de projets Arduino : un bon aperçu de sa curiosité insatiable et de son amour de l’apprentissage et de la découverte.

Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux technologies ?


J’ai commencé à travailler en tant que journaliste pigiste. J’ai entendu parler de machines avec des écrans qu’on pouvait utiliser à la place d’une machine à
écrire, et qui permettaient de déplacer des mots sans avoir à les taper à nouveau. Ça m’a beaucoup intéressé. C’était au tout début des années 1980, les micro-ordinateurs venaient d’être lancés. J’ai compris qu’ils n’étaient pas seulement des machines à écrire améliorées, mais qu’ils allaient permettre d’élargir notre conscience, nous offrir de nouvelles manières de penser et de communiquer. Ensuite, alors que je faisais des recherches et que j’écrivais des articles sur ces ordinateurs, je me suis procuré un modem. J’ai branché mon ordinateur sur mon téléphone, et j’ai commencé à m’impliquer dans cette « communauté online » très tôt dans les années 1980. C’était avant Internet. J’ai eu beaucoup de chance : les outils qui me permettaient de faire ce que je voulais constituaient aussi un sujet de recherche passionnant. Bien sûr, depuis, beaucoup de nouveaux médias sont apparus qui nous permettent de nous exprimer. Je fais des vidéos, je produis des cours en ligne, et maintenant j’enseigne aussi. Toutes mes activités tournent autour de cette question : alors que des médias digitaux extrêmement puissants sont accessibles à énormément de gens, qu’est-ce que cela signifie pour nous, en tant qu’individus, en tant que société, en tant que civilisation ?


Comment, selon vous, Internet et les nouveaux médias peuvent-ils devenir dans les années qui viennent un terrain de jeu propice au développement de méthodes innovantes d’apprentissage et d’éducation ?


À part pour les gens extraordinairement motivés, jusqu’à très récemment, si vous vouliez apprendre quelque chose, les écoles avaient le monopole de l’éducation. Aujourd’hui, il y a sûrement un gamin de 14 ans sur YouTube qui peut vous expliquer comment faire. Bien sûr, l’art d’apprendre et l’art d’enseigner ne sont pas directement liés à la technologie. On voit que les gens commencent à utiliser les médias et les réseaux numériques pour apprendre et enseigner, ensemble. Ils utilisent des méthodes qui ne sont pas nécessairement inédites mais qui sont pour moi aussi naturelles que l’école est, d’une certaine manière, artificielle. Heureusement, plusieurs outils existent pour garder un oeil sur ce qu’il se passe. J’écris un blog pour un site qui s’appelle DMLcentral, « DML » pour digital media and learning, médias et apprentissage numériques. C’est un projet de la fondation américaine MacArthur, qui a décidé de consacrer 50 millions de dollars à la promotion des médias et de l’apprentissage numériques. Il y a énormément d’instituteurs et de professeurs dans les écoles et les universités qui utilisent les nouveaux médias de manière innovante. Je les rencontre et je publie nos entretiens sur le blog. Utiliser les médias sociaux pour enseigner ne leur rend pas les choses plus faciles, c’est même plutôt plus exigeant. Si vous voulez répondre à chacun des posts de blog de
vos étudiants et participer à leurs forums, ça vous demande plus de travail que si vous vous en tenez à la préparation de vos cours et à la correction des copies.


Pensez-vous que ces évolutions affectent le fonctionnement des écoles, ou que celles-ci vont trouver le moyen d’intégrer la technologie aux programmes scolaires ?


L’arrivée des nouvelles technologies met au défi le système scolaire de plusieurs manières. On apprend aux enfants à lire, à écrire, à compter ; mais on enseigne très rarement aux enfants de 9, 10 ou 11 ans comment rechercher une information et déterminer si les résultats de leurs recherches sont crédibles ou non. Ils sont capables d’écrire des SMS avec les mains dans le dos. Ils apprennent très vite comment fonctionnent les nouveaux médias, mais pour autant, ils ne savent pas nécessairement blogger de manière réfléchie, défendre une cause, se servir d’un wiki pour organiser une action collective, ou utiliser un forum pour poursuivre une conversation qui a commencé en classe. Ça demande une certaine rhétorique, c’est un art particulier. À mon sens, tout cela devrait être enseigné en classe. Les écoles et les parents ont très peur de laisser leurs enfants libres sur le Net, donc ils rejettent ce genre d’idée. Je pense que c’est un challenge important. Il y a par ailleurs un autre défi à relever. Les universités sont nées à une époque où les livres étaient encore manuscrits. On allait à Paris ou à Oxford parce que c’était là qu’étaient les livres, et on écoutait un vieux bonhomme les lire à voix haute. Le livre était enchaîné au pupitre. Je dis souvent à mes étudiants que si on envoyait un guerrier d’il y a mille ans sur un champ de bataille d’aujourd’hui, il mourrait très vite. Si on mettait un chirurgien d’il y a mille ans dans un bloc opératoire moderne, il serait bien embêté. Mais si on prenait des étudiants et des professeurs d’il y a mille ans et qu’on les installait dans n’importe quelle salle de classe aujourd’hui, ils sauraient parfaitement où s’asseoir et que faire. Je pense que ce modèle pose particulièrement problème aujourd’hui. Pourquoi ne pas mettre vos cours magistraux sur YouTube ? Si tout ce que vous faites est de parler pendant une heure, pourquoi ne pas permettre à vos étudiants de choisir quand ils veulent vous écouter ?


Vous avez inventé le terme de « peeragogie ». Pourriez-vous expliquer ce concept et comment il peut se développer à l’école et hors de l’école, grâce aux technologies digitales ?


Nous sommes les seuls primates experts en apprentissage social. Nous sommes les seuls primates dont une partie de l’oeil est blanc, ce qui nous permet d’identifier facilement ce que regardent les autres êtres humains. Les bébés humains apprennent beaucoup en voyant ce que leur mère regarde. Nous
apprenons par imitation, en nous observant les uns les autres. Dans une certaine mesure, la pédagogie traditionnelle décourage ce genre d’apprentissage.
Mais encore une fois, si on regarde les communautés d’amateurs sur Internet, les gens qui partagent leur passion, les gamers, on voit qu’ils apprennent ensemble, en ligne, avec beaucoup d’enthousiasme. Mon approche pédagogique consiste à être attentif à mes étudiants et à leur donner de plus en plus de responsabilités et de pouvoir sur leur apprentissage. J’ai demandé à mes étudiants de ne pas se contenter de rester assis et de prendre des notes pour
pouvoir valider leurs examens, mais de se mettre à enseigner avec moi, à organiser des équipes de coenseignement, à travailler ensemble de manière collaborative. Au bout d’un moment, je me suis aperçu que tout cela pouvait être fait sur Internet. J’ai lancé la Rheingold University et j’ai commencé à donner
des cours uniquement sur le Net, avec d’autres personnes qui viennent du monde entier. Enfin, je me suis rendu compte que pour aller encore plus loin, l’étape suivante consistait à supprimer le professeur. Pourquoi ne pas imaginer simplement un groupe de personnes motivées qui veulent se former sur un sujet ? Je suis certain que dans le futur on verra de plus en plus de gens s’auto-organiser pour se former sur Internet. Ça ne veut pas dire que les écoles vont disparaître. Ce que ça signifie, en revanche, c’est que les écoles ne sont plus, comme c’était le cas depuis quatre ou cinq mille ans, le seul lieu où on peut apprendre.

En tant qu’enseignant, avez-vous remarqué une manière différente d’approcher l’éducation et d’apprendre de la part de vos étudiants digital natives ?


Aujourd’hui le Web est partout. Je pense qu’il n’y a probablement aucun professeur d’université au monde qui, quand il regarde sa classe, voit les visages
de ses étudiants plutôt que leur ordinateur portable. Les étudiants sont connectés à Internet quand ils sont en cours. Beaucoup d’entre eux vérifient que leur professeur sait vraiment de quoi il ou elle parle. Beaucoup d’autres communiquent entre eux sur ce qu’il se passe en classe. Si le professeur est ennuyeux,
alors ses étudiants sont sur Facebook, ou dans World of Warcraft, ou en train de lire leurs mails. Les élèves ont toujours été rêveurs et distraits, ils ont toujours regardé par la fenêtre, dessiné. Mais jusqu’ici, ils n’étaient pas confrontés à cette distraction énorme qu’est l’Internet tout entier. Cela pose un sérieux problème aux professeurs. Pour ma part, comme je fais cours sur les médias sociaux, je ne peux pas vraiment demander à mes étudiants d’éteindre
leur ordinateur. Ce que j’essaie de faire, c’est de leur apprendre à être conscients de ce à quoi ils consacrent leur attention. Est-ce qu’il est possible de rester concentré sur quoi que ce soit, dans ce monde de distractions numériques ? Heureusement, de nombreuses recherches montrent qu’on peut exercer ses capacités d’attention. La première étape est ce qu’on appelle parfois la métacognition, ou pour employer un mot beaucoup plus ancien, la conscience. Commencer par être conscient qu’on est sur Facebook alors qu’on est en cours est une étape dans le contrôle de son attention. Je fais des petits tests avec mes étudiants. Par exemple, je demande à l’un d’eux de faire retentir une sonnerie à intervalle irrégulier. Tous les étudiants doivent alors écrire anonymement sur un morceau de papier coloré ce à quoi ils sont en train de penser à ce moment précis. Si c’est quelque chose qui est directement lié au
cours, ils l’écrivent sur un papier jaune. Si ça a un rapport indirect avec le sujet du cours, ils utilisent un papier orange. Si ça n’a rien à voir, ils prennent un
papier rouge. Tous ces morceaux de papier sont fixés sur un panneau, ce qui nous donne un genre d’arrêt sur images de ce qu’il se passe dans leur tête à un moment précis. D’autres fois, je demande aux étudiants de ne garder que quatre ordinateurs ouverts dans la classe : c’est à eux de s’organiser pour décider de qui ouvre et qui ferme alternativement son ordinateur. Cela leur permet de prendre conscience non seulement de leur propre utilisation de l’ordinateur portable dans la salle de classe mais aussi de ce que font les autres étudiants. Je leur demande aussi d’inventer des tests d’attention de leur côté. Ils ont beaucoup d’idées intéressantes. L’un d’eux a créé un jeu vidéo qu’il peut montrer à ses camarades, auxquels le jeu demande de lever la main ou d’écrire quelque chose. Je pense que dès qu’on prend conscience de la manière dont on déploie son attention, le processus se nourrit de lui-même. On crée vraiment un genre de circuit mental qui est peut-être alors activé pour la première fois. Dès qu’on s’en sert, comme pour tout autre processus d’apprentissage, il reste actif toute la vie.


Quelques mots sur votre vision du futur, pour conclure ?


Je ne suis pas le premier à le dire, mais en faisant mes recherches j’ai pu lire l’idée que dans une société qui évolue très lentement, il est du devoir de l’ancienne génération de transmettre ses connaissances aux plus jeunes pour qu’ils n’aient pas à tout redécouvrir et réinventer. Dans une civilisation
qui bouge très vite, en revanche, où tout change très rapidement, il est beaucoup plus important d’apprendre aux jeunes comment apprendre. Je crois qu’on va assister à une diffusion de l’apprentissage à travers la société. J’ai peur qu’il n’y ait là matière à une nouvelle fracture numérique. Le problème n’est plus celui de la fracture entre ceux qui peuvent se permettre financièrement d’avoir accès aux technologies ou non. Je crois qu’il y a quelque chose comme 4 ou 5 milliards de smartphones dans le monde. Partout, la plupart des gens ont accès au réseau. La fracture est vraiment entre ceux qui savent utiliser les médias
auxquels ils ont accès pour se former et mettre à profit leurs propres réseaux sociaux pour mener à bien leurs objectifs, et les autres. La frontière ne
sépare plus ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, mais ceux qui savent et ceux qui ne savent pas.

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